aussi fluo que poilus
Cela fait trois jours entiers qu'Anne jongle entre les enfants, l'école, la maison, l'hôpital et
Thomas. Trois jours très éprouvants mais la nuit où c'est arrivé restera à jamais gravée dans sa
mémoire.
Les mois sans lui furent si longs, si angoissants et pénibles ! Du jour au lendemain c'était toute
sa vie qui s'était effondrée. Anne en était certaine, rien ne serait plus comme avant.
Pour commencer, il fallu plusieurs semaines à la maman et à ses filles pour admettre que Thomas
n'allait peut-être jamais rentrer à la maison. Passées les premières semaines d'hospitalisation, il
était encore totalement impossible pour le corps médical d'émettre ne serait-ce qu'un minuscule
diagnostique colorié aux crayons de couleur. Anne et ses chéries passèrent ensemble des
journées toutes entières, des heures interminables à se souvenir, à se
raconter « papa », ses baskets orange, son VTT, papa et ses silences, papa qui rentre du travail...
- Papa et sa bague aussi, hein maman ! avait un soir ajouté Cathie, ce qui entre nous lui avait
valu de se retrouver au beau milieu d'une tempête lacrymale avant la fin de la page de pub.
Tous les jours, Anne avait rendu visite à son mari, simplement pour l'embrasser entre ses
bandages imbibés de tout ce que l'Univers disposait dans sa pharmacie contre les brûlures
corporelles. Elle en profitait souvent pour lui raconter comment l'humanité allait bien grâce à lui,
en espérant de tout son être que Thomas l'endormi puisse l'entende, qu'il comprenne et se
réjouisse d'une telle réussite.
Le reste de son temps libre, Anne avait décidé de le mettre à la disposition d'une association
caritative nouvellement créée dans la région. Lia la présidente, avait trouvé chez elle toute la
volonté, la pugnacité et l'engagement qui manquait à la précédente secrétaire « just married » en
plein déménagement pour « très-très-loin-city ». Propulsée ainsi directement aux cotés de la
direction, Anne s'était donc investie toute entière pour mener à bien ses missions et faire en sorte
que ses neurones aussi trouvent une occupation moins douloureuse que se creuser vainement les
uns après les autres.
Pas de doute, les mois sans Thomas furent vraiment interminables et chacun comprendra ainsi
pourquoi, il y a trois jours de cela, lorsque le Docteur Baras l'a réveillée à quatre heure du matin
pour lui annoncer l'heureuse nouvelle, Anne s'était sentie pousser des ailes.
Il était vraiment temps que Thomas se réveille, ne serait-ce que pour se rendre compte en
personne de la nouvelle vie du Monde. Elle n'en savait probablement rien, mais c'était grâce à
Monsieur Thomas, comme le lui avait rabâché son épouse au chevet, que l'humanité avait
retrouvé le chemin des rêves.
Après l'effondrement de la sphère et en seulement quelques heures, l'humeur du Monde avait
changé radicalement, et dans toutes les contrées, d'invisibles passages s'étaient ouverts pour
laisser entrer brillamment quantité fantastique de fées..
La Bretagne fut évidemment la première envahie et le dolmen de la Roche aux Fées, imposant et
magnifique en haut de sa colline, vit passer entre ses pierres le plus gros nuage ailé de toute son
histoire.
Invisible autant qu'agitée, la plupart des fées de la bulle s'était éparpillé cette nuit là dans la mère
patrie Celtique, qu'on se le dise ! Une fois le « gros » du troupeau parfaitement dispersé,
quelques anges à leur tour avaient emprunté les mêmes portes. Plusieurs d'entre eux n'avaient
encore jamais pu voler ailleurs que dans la bulle, des oiseaux en cage, et tous avaient eu en
apercevant la lune et le ciel étoilé, une pensée chaleureuse pour Thomas, Thomas dit « Tom »,
celui grâce à qui le grand voyage était enfin devenu possible.
Quand à eux, les elfes avaient choisi les plus belles forêts pour apparaître. Sam plongea dans la
grande de Mormal, en affichant par le fait sa parenté avec la famille des elfes du Nord , caste
dignement dirigée par Nienna aujourd'hui. Tina aussi retourna à ses premiers amours et se glissa
sous la frondaison du bois entourant le calvaire, où elle disparut aussitôt dans les fougères.
Dans ce monde éveillé, les hommes ne passaient plus beaucoup de temps dans leurs forêts, -
il y a tellement d'autres occupations plus intéressantes ! -, les quelques dernières tempêtes
avaient fini de sabrer une telle quantité de grands et solides arbres que Tina crut subitement se
retrouver quelques nuits en arrière, enfermée dans ses nuits sombres entre les racines... Ça oui, il
y en avait du travail, et suffisamment pour ceux qui débordaient de courage et d'enthousiasme.
Les fées elles aussi eurent droit à leur surprise et s'horrifièrent après quelques battements d'ailes
de la disparition totale des principales valeurs sur lesquelles notre société déclarait se fonder
jusqu'alors.
Trop longtemps ! Elles étaient restées enfermées dans la bulle depuis bien trop longtemps et il ne
semblait plus exister sur Terre de différence entre le bien et le mal. Seuls, quelques nouveaux
mots/maux de notre temps flamboyaient aujourd'hui dans les esprits jusqu'alors privés de rêves :
Orgueil et égoïsme, violence et immoralité.
Les Anges non plus n'allaient pas manquer de travail, ni de clients. En survolant simplement
quelques villages ou quartiers au petit bonheur la chance, quelle ne fut pas leur émotion en
saisissant tous azimuts des souffles de vie égarés, des râles de chagrin et de douleur, appels au
secours incontestables... Il plut cette nuit là, des larmes d'ange.
Anne se leva dès l'aube ce fameux matin. Depuis qu'elle avait raccroché le téléphone après
l'appel de l'hôpital, elle avait regardé les minutes défiler trop lentement sur l'écran lumineux du
radioréveil et avait avalé deux « super picsou géant » en entier tout en écoutant les griffes de
Timo sur le carrelage, juste derrière sa porte.
Ça n'allait plus tarder mais il fallait attendre une heure « raisonnable » pour réveiller les enfants,
les conduire à l'école avec du chocolat autour de la bouche, et courir jusqu'à la grande porte
automatique de l'hôpital.
Ce fut exactement dans cet ordre que les événements intervinrent à ceci prêt qu'entre l'école et
l'hôpital, Anne fut obligée de repasser vite fait à la maison pour enlever ses chaussons aussi fluo
que poilus et choisir une paire de chaussures beaucoup plus de circonstances.
Comme le lui avait annoncé le Docteur Baras en pleine nuit, Thomas avait donc ouvert les yeux
et s'était offert par la même occasion, son billet de sortie du coma.
Elle y était maintenant, juste devant la porte de sa chambre, encore essoufflée par la montée des
quatre étages. L'ascenseur, c'est pas très bon pour la forme et puis il était trop long à se décider !
Elle hésita un peu avant de poser sa main sur la clenche. Le Docteur Baras qu'elle avait
directement rejoint à l'accueil du service était à ses côtés et comprenait son anxiété... une partie
tout du moins...
Ce qu'elle aurait voulu savoir avant d'entrer, c'est ce qu'avait dit Thomas cette nuit, en
apercevant le docteur, en le reconnaissant peut-être ! Le jour de leur première rencontre, le
lendemain de l'admission de son mari, Anne en tout cas l'avait de suite reconnu, et pour cause...
Le docteur Baras répondait simplement au doux prénom de Mathieu et il était aussi celui qui
l'avait si délicatement soigné dans la bulle. Un ange exceptionnel... Ce fut donc avec beaucoup
de difficultés ce jour là, qu'elle avait essayé de cacher sa surprise sous ses pommettes rouges.
La grande fée rose qui portait toujours la chevalière de Thomas avait pris l'habitude chaque
matins, de voir réapparaître ses rêves au beau milieu de son cerveau. Toutes les fées qu'elle avait
croisées, les elfes qui lui avaient sourit, et les anges, tous les anges qui chaque nuit comme
Mathieu, n'auraient manqué pour rien au Monde leur petite ballade dans la bulle...
Elle respirait un peu mieux maintenant et venait de décider que si Thomas avait dit quoi
que ce soit, Mathieu lui en aurai déjà certainement parlé.
Quand même, le Docteur Baras... un ange ! Et l'infirmière, Angeline ! C'était tellement
évident en fait ! Comment pouvait-il en être autrement d'ailleurs ? Des personnes aussi
dévouées, aussi engagées... Ce n'étaient pas les premiers qu'elle avait eu l'occasion d'admirer
ceci dit.
Des anges, Anne en croisait régulièrement sur son chemin. Très souvent, depuis qu'elle était
reine, elle en reconnaissait ici et là en ville, dans les grands magasins, à la télévision, des rêveurs
dissimulés derrière leurs ailes d'anges ou de fées qu'elle seule avait la capacité de discerner dans
notre monde bien réel. Ces rencontres lui apportaient toujours énormément de bonheur.
Sous l'abris de bus de l'école par exemple, elle contemplait tous les soirs une jeune
étudiante qui attendait calmement le bus pour rentrer chez elle. Johanna. Une ange extrêmement
douée pour son âge puisqu'elle renfermait déjà dans son c½ur, assez d'amour pour protéger
quasiment toute sa famille, et quantité de ses amis. Ils sont comme ça les anges. Anne l'avait
reconnue parce qu'elle la croisait régulièrement dans la bulle, sur une estrade fleurie où elle
apprenait à voler et improvisait ses rêves comme personne. Une grande tragédienne !
Il y avait aussi de nombreuses fées en ville, et de plus en plus du reste ! Une d'elles était
particulièrement étincelante depuis quelques semaines.
La perte d'une amie proche lui avait fait perdre quelques temps le fil de ses rêves, et elle aussi
avait probablement passé de sales moments dans les racines, mais la puissance de son sourire
avait eu raison de ses angoisses. Amélie avait ainsi retrouvé ses ailes et ses paillettes, ses yeux
malicieux et sa joie de vivre contagieuse. Ainsi, quand elle traversait la rue piétonne pour
retrouver son chéri à la sortie de son travail, elle diffusait dans l'atmosphère à elle toute seule,
une importante partie de la bonne humeur dont la ville nécessitait quotidiennement.
Mais revenons devant la porte, parce que je ne vais certainement pas vous faire cadeau de mon
répertoire aussi facilement ! Alors si vous voulez voir des fées et des anges, faites comme moi,
ouvrez l'½il.
Pour chasser de son esprit ses derniers songes et profiter pleinement des proches retrouvailles,
Anne enleva la chevalière, la plaça au fond de sa poche et respira un bon coup.
Elle hésitait encore.
« Pourquoi ? »
Qui pouvait l'empêcher d'entrer ? Que redoutait-elle ? Existait-il une seule personne ou une
seule chose capable de lui faire regretter d'entrer ?
Non, elle avait déjà trop attendu et cette espèce de trouble, ce pressentiment mystérieux qui
tambourinait dans ses tempes, là, juste devant la porte, n'aurait de toute façon pas suffi.
Anne agrippa la poignée.